Livre de Jacques Bellefroid - Le voleur du temps - Presse : critique littéraire de Bernard Le Saux, Le Marché des Lettres


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L'OR DES MOTS

Par Bernard Le Saux

D'Apollinaire à Mallarmé, en passant par... Flins,
Jacques Bellefroid donne un sens plus pur aux mots de la tribu.

Le Voleur du temps de Jacques Bellefroid
 


   On connaissait le romancier Jacques Bellefroid auteur notamment du Voleur du temps. Un styliste de haut lignage, traduisant dans un langage d'une beauté d'épure, son obsession de l'écoulement des jours. On ne s'étonnera donc pas de ce que, rassemblant la plupart des poèmes écrits depuis sa quinzième année (et dont certains avaient déjà paru dans la NRF ou dans des recueils à tirages limités), il ait intitulé ce volume poétique : "Les festins de Kronos"(1) Non plus de retrouver au fil de ces pages, toutes les qualités d'une oeuvre placée sous le double signe de l'exigence et du secret, une oeuvre évoquant irrésistiblement l'art de quelque alchimiste mallarméen, distillant la matière-temps dans son alambic afin d'en extraire l'or des mots. Lorsqu'on l'interroge sur ce point, cherchant à deviner plus largement, ses parrainages littéraires, Jacques Bellefroid prend le temps de la reflexion. Il cite Max Jacob: "J'aime beaucoup son oeuvre, notamment parce qu'elle est traversée par l'humour. C'est un phénomène si rare dans la poésie française !". Puis il fait retour sur son adolescence : "Les grandes passions poétiques de ma jeunesse ont été Rimbaud et Apollinaire. Mallarmé, lui, me semblait alors un peu lointain, abstrait et même académique. Aujourd'hui, en revanche, j'ai la plus grande admiration pour lui. C'est que la poésie, telle du moins que je la conçois, doit avoir une rigueur comparable seulement aux mathématiques dans leur acception la plus large, ou à la philosophie quand elle n'est pas un simple discours mais qu'elle prétend réellement penser. Or, il me semble que la poésie de Mallarmé répond assez bien à cette définition. En ce sens, oui, j'aime à croire que je me situe dans cette lignée...".

   Poète, Jacques Bellefroid se revendique d'ailleurs comme tel. "Sans accent circonflexe!", précise-t'il avant d'ajouter : "L'art de faire des vers ne m'interresse pas. Ce n'est certes pas une activité méprisable, mais ni plus ni moins que de pratiquer l'escrime par exemple. Ce qui m'intéresse, c'est ce que j'appelle Le poétique et qui peut se trouver aussi bien dans un poème, dans un texte, dans un roman...ou dans l'exitence !".

    Et poète, quand bien même il s'est surtout fait connaître jusqu'ici par les cinq romans qu'il a fait paraître aux Editions de la Différence. Avec cette particularité qu'entre le premier et le second, entre La grande porte est ouverte à deux battants publié en 1964 et Les Etoiles filantes qui marqua officiellement son retour à la littérature, pas moins de vingt ans s'étaient écoulés. Un bail !

   Il y a, il est vrai, une explication à ce long silence. C'est qu'entre-temps, et comme pas mal d'autres jeunes gens de sa génération, Jacques Bellefroid avait été happé par un véritable cyclone : Mai 68.

A ce moment, en effet, le jeune écrivain, soixante-huitard de la première heure, se fond dans le mouvement social. Il participe notamment avec André Glucksmann, Jean Paul Dollé, Jean-Marcel Bouguereau et quelques autres, à la rédaction du journal "Action", sans doute le titre le plus célèbre issu des journées de Mai. Il appartient également à divers comités parmi les plus actifs durant cette période. Au comité Renault Etudiants-Ouvriers. Ou encore au fameux comité Etudiants-Ecrivains au sein duquel il côtoie des gens comme Maurice Blanchot ou Marguerite Duras. "J'ai même été, souligne-t-il, le directeur du bulletin de ce comité. Tout simplement parce que la législation exigeait qu'apparaisse le nom d'un directeur de la publication et que c'est le mien qui a été choisi". Un engagement total, donc, quoique en dehors de toute inféodation groupusculaire, maoïste ou trotskyste. "Jai été ramassé, à Flins dans le même panier à salade que Serge July", se souvient-il encore, amusé.

Pour autant, l'homme n'est pas de ceux qui, aujourd'hui, monnayent leur activisme d'antan et font sonner à tout bout de champ, devant des micros acides, leursmédailles d'anciens combattants des barricades. Pas plus qu'il ne confond l'amour de la poésie et la vocation à l'apostasie. "Je trouve que c'est une forme de déloyauté pour un écrivain que d'accoler son nom à Mai 68", dénonce-t'il d'ailleurs avec sévérité. "Le nom, rappelle-t'il, cela faisait partie des interdits majeurs à l'époque. Il était entendu que nul n'avait le droit par essence de s'approprier un mouvement.

                                                                    

        JEU (inédit)

        Si l'énigme de votre vie
        Trouble l'enquête policière
        Suivez le sens il reconduit
        Le son des mots à la frontière
        Du jour qui partage la nuit
        Unique temps demain hier
        Chair et noyau du même fruit

        Jacques Bellefroid

                                                                    

C'est assez dire, alors, combien le grand déballage du printemps dernier, les débordements verbaux provoqués l'an passé par le 20ème anniversaire du joli mois de Mai, l'ont pris à rebrousse-poil. "C'est vrai, reconnaît-il que j'ai été agacépar tous ces gensqui y sont allés de leur bouquin. Par leur façon de ré-écrire l'histoire... Peut-être même qu'ils vont m'obliger, en fin de compte, à réagir, à mettre un certain nombre de choses au point".

Mouvement d'humeur vite réprimé. On ne court sans doute pas un grand risque à prophétiser que Jacques Bellefroid, homme de fidélité et d'ascèse, préférera, en vérité, poursuivre à l'écart des tréteaux médiatiques son cheminement altier ; qu'il s'obstinera solitairement dans cette folle entreprise - mais en est-il d'autre qui vaille pour un poète authentique ? et qui consiste, selon précisément la belle formule de Mallarmé, à "donner un sens plus pur aux mots de la tribu..."

Bernard Le Saux

(1) Editions de La Différence, 275 Pages, 89F

 

 


 

 

 


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