Jacques Bellefroid Ecrivain - Chambre d'échos : Cahiers de la Différence Numéro 1
Jacques Bellefroid Ecrivain
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Jacques Bellefroid
 
   
    Cahiers de la Différence # 1
LES DEUX TABLEAUX

       
Cahiers de la Différence 1 - Editions de la Différence      C'était l'hiver. J'occupais à Aix-en-Provence une chambre d'hôtel dont la fenêtre ouvrait sur un campanile de pierre qui prenait des reflets roses, chaque matin, au lever du soleil. Paris, que j'avais quitté, n'était que grisailles et pluies. J'apercevais avec précision ce campanile dressé au-dessus des toits oranges. Il inscrivait son dessin dans le cadre de la fenêtre à la manière d'un tableau accroché sur le ciel et cette image réelle, dépassée par sa propre réalité, émergeait avec la régularité, l'insistance de ces idées fixes qui s'allument la nuit dans l'obscurité des rêves. Sans aucune espèce de logique, la couleur des pierres et des tuiles me rappelait une journée perdue de l'été précédent où j'avais saisi l'occasion d'aller voir le site d'une ancienne ville disparue et dont il ne reste à peine quelques traces sur une colline du sud de l'Italie : Elée. Attiré par la force d'attraction d'un tel nom, j'avais voulu voir le lieu. Il n'y avait rien. La journée s'était déroulée sans incident. J'étais reparti. Ensuite, au cours des semaines et des mois — l'automne, l'hiver — ce rien avait peu à peu creusé son trou. Maintenant, il revenait sous la forme d'un campanile rose, ironique, silencieux, placé chaque matin devant mes yeux comme une horloge arrêtée.
         
   De même que les experts découvrent parfois sous la couche superficielle d'un tableau un autre tableau recouvert ou dissimulé par la représentation visible, un texte écrit cache parfois derrière ses phrases, ou même au centre de celles-ci, un autre récit, une autre histoire que celle qui est racontée. Comme si le narrateur n'avait trouvé d'autre moyen pour déjouer la nécessité de dire ce qu'il veut, ce qu'il doit dire, que de l'enfouir dans une fable superposée à la trame réelle de ce qu'il sait pour l'avoir vécu.    
         
       J'avais quitté brusquement Paris et j'étais allé jusqu'à Aix-en-Provence pour une raison précise. M. était venue me voir quelques jours auparavant rue des Saints-Pères où j'habitais. Son mari, R., se trouvait à l'hôpital Laënnec, rue de Sèvres, isolé dans une chambre où il avait été transporté après une tentative de suicide. Depuis plusieurs jours, il refusait de parler à quiconque, détournant les yeux et ne répondant que par un mutisme absolu à toute question. Les médecins envisageaient de le placer pour un long séjour dans une maison de santé, une de ces maisons d'où ceux qui en sortent ne portent plus jamais sur les autres le regard qu'ils avaient encore au moment d'y entrer. M. me demandait d'aller le voir. Peut-être accepterait-il d'en finir avec ce silence qui, par la contagion de son vacarme, menaçait de détruire en elle la part assez fragile de raison qui lui restait.
         
J'avais accepté. En poussant la porte de la chambre, après les longs couloirs froids, sonores, de l'hôpital où traînaient insidieusement des odeurs délétères et pharmaceutiques capables de troubler les plus insensibles, je ne pensais à rien, mais je pus constater que ma main pensait pour moi : elle tremblait. J'avais donc peur. C'est R. qui me rassura. Allongé sur son lit, il me regardait en souriant. Et c'est lui qui parla le premier. J'avais à tout hasard préparé des phrases, des attitudes, aussi vaines les unes que les autres. Après quelques paroles anodines — il parlait comme si rien ne s'était passé et que nous nous retrouvions attablés autour d'un verre dans une sorte de bar privé — emporté peu à peu par le mouvement de la conversation, il essaya même de plaisanter : le moment vraiment désagréable avait été celui où il avait dû subir l'introduction d'une sonde dans l'urêtre. S'il avait pu prévoir un tel supplice...
   
         
    La décision de quitter l'hôpital vint d'elle-même et fut prise presque instantanément. Ailleurs, aller ailleurs. N'importe où. Prendre un train. Je ne sais quelles images naissaient devant ses yeux lorsqu'il parlait mais, allongé sur son lit, il semblait fixer sur le mur blanc un mirage accessible à la condition de le saisir sans attendre, de le rejoindre avec la hâte d'un homme qui, après avoir tourné en rond pendant plusieurs jours dans un désert, se met soudain à courir droit devant lui parce qu'il a vu un palmier.
         
A Aix-en-Provence, dans la chambre voisine de celle que j'occupais, je pouvais entendre aller et venir R. Nous prenions nos repas ensemble. Il parlait. je l'écoutais. Il avait tant de choses à dire et semblait si pressé de les dire. Une autre question me tenait à coeur : comment se délivrer du pathétique, comment sourire à l'éphémère ? Sans aucune logique apparente, c'était elle qui reliait dans le silence la couleur rose du campanile matinal, la journée d'été perdue à la recherche d'une ville invisible, le départ brusque de Paris, le désir de disparaître par lequel R. avait failli être emporté mais qu'il avait déjà oublié, repris par la frénésie des projets qu'il m'exposait.    
         
       Je décidai alors d'écrire l'histoire de cette journée passée à Elée. Ce serait le tableau peint sur un autre tableau qui recouvrirait l'image d'un drame que je voulais effacer. Raconter, reprendre le trajet des heures écoulées dans un lieu où rien ne s'était produit de singulier, où j'avais seulement découvert une forme inconnue du désert, celle qui recouvre un jour les lieux les mieux habités, permettrait de trouver une issue, ouvrirait une porte de sortie à l'impression d'angoisse causée par la présence de R., plus absent que présent, et ce jeu innocent viendrait peut-être à bout du piège si bien tendu sur notre chemin par le passage de la mort. Il y a plus grave, plus étonnant, que de mourir, ce passage obligé laisse encore le choix de le prendre en bonne ou en mauvaise part, il y a un drame finalement plus énigmatique, ou du moins j'éprouvais la nécessité absolue de découvrir un acte plus grave. Si un tel acte existait, s'il se trouvait une aventure plus périlleuse que celle de la fin, il deviendrait enfin possible de sourire à l'éphémère et d'oublier le pathétique.
     
Le campanile rose au-dessus des toits orangés, ironiquement suspendu au bas du ciel, n'abritait aucune cloche, aucun carillon. Inutile et muet, il renvoyait par sa présence de ruine installée dans le cadre de la fenêtre, l'écho émis par toute présence. Je suis là, me disait-il. Je pourrais tout aussi bien ne pas être là. Mais les deux choses ne sont pas égales. L'étonnant n'est pas de mourir, phénomène explicable, mais d'être là, merveille à ce jour dépourvue d'explication.    
     
DE JACQUES BELLEFROID, « LA DIFFÉRENCE » A PUBLIÉ LA GRAND PORTE EST OUVERTE À DEUX BATTANTS, LES ÉTOILES FILANTES, LE RÉEL EST UN CRIME PARFAIT, MONSIEUR BLACK, VOYAGE DE NOCES ET LE VOLEUR DU TEMPS.

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