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LIBERATION
Les étoiles filantes
Critique littéraire de Michele Bernstein (A propos des "étoiles filantes")
 

 

« Ce qui prouve, a contrario, qu'il est parfaitement maître de son sujet dans cette démonstration de juvénile arrogance. »

 

    A première vue, les Etoiles filantes de Jacques Bellefroid n'ont pas l'allure d'un second roman, ni d'un troisième, mais le ton du premier éclat d'un auteur très jeune et très doué. Les protagonistes (jeunes, beaux, désinvoltes, - etc.) parlent tous comme s'ils étaient dans un livre. Un peu trop brillants, un peu trop spirituels, un peu trop paradoxaux, et terriblement cultivés, sans temps morts - "Si Ulysse avait été emmené par son père en voyage, il n'y aurait pas eu d'Odyssée, et il serait probablement devenu danseur, - C'est lumineux, dit Hélène (une danseuse). - C'est grec, expliqua Boris...". Signe d'immaturité plus révélateur que le velouté de la Joue, ils utilisent la forme d'humour dite "humour-prétentieux" : "Lorsque nous serons le chef de L'Etat, nous édicterons cette loi, dit Boris. Je dis nous, mais il ne s'agit que de moi, le pluriel est de majesté". Qui plus est, ils éclatent de rire à tout propos; et s'expliquent les uns aux autres à quel point ils sont drôles, brillants, spirituels, paradoxaux (voir liste ci-dessus). Bref s'ils étaient au bout de la table, on voudrait pouvoir leur dire de s'arrêter de pouffer, et on les aiguillerait aimablement vers le jardin (la nuit est si belle) pour s'en débarrasser un peu. Mais que je sois agacée, comme je le suis, par leur société d'admiration mutuelle au point de rêver de brimades ne prouve qu'une chose : ils sont vrais, ils sont vivants. Et sur la page de garde, je vois que le premier roman de Jacques Bellefroid, La Grande Porte est ouverte à deux battants, fut publiée par l'Herne en 1964, vingt ans déjà. Quelques poils gris sur les tempes. Ce qui laisse supposer à contrario, qu'il est parfaitement maître de son sujet dans cette démonstration de Juvénile arrogance.

Vous avez vu passer Hélène, oubliez-la : elle n'est que la tête de Turc et le repoussoir fugitif des vrais héros. Belle, mais ordinaire. Tendre, mais déjà bourgeoise. Pleine de bonne volonté, ce qui ne pardonne pas. Signe particulier : boit de l'eau. L'exclue, dont le départ piteux établira la complicité éclatante des autres. Il y a Boris, qui vit de mythomanie et de sincérité (les deux contraires du mensonge) : "le fils d'Essénine, se présente-t-il... C'est pour des actes pareils que Franck aimait Boris." Franck est américain et, dans la poésie comme dans l'exostime, renvoie les balles à égalité. Puis il y a Katia, que les deux garçons aiment et admirent, et que j'apprécie moins : toute séduisante qu'elle est, c'est quand même elle qui va transformer le trio en triangle, ramener les désespérantes notions de tromperie, de préférence et de petit ménage. Mais sans son manège, y aurait-il un roman ?

Maintenant, écoutez l'histoire. Un soir de symétrie. Ils étaient quatre. Hélène qui avait été invitée pour Franck, ne fit pas le poids et s'en alla sans laisser de larmes. Ils avaient beaucoup bu. Ils n'étaient plus que trois. "Boris était fier. Il avait réuni les personnes qu'il aimait le mieux, et il était assez généreux pour s'enorgueillir de leur éclat. La lumière des autres ne lui portair aucune ombre". Voila pourquoi, dans la nuit, Franck fut invité à quitter le sofa et à rejoindre le grand lit. Ils s'y trouvèrent si bien qu'ils supprimèrent le jour d'après du nombre des jours. Car "recommencer autorise une lenteur impossible dans les débuts." (Pouah ! dit le percepteur, une beuverie et une partouze ! - Je prends le percepteur au hasard, depuis que les évèques ont des cols roulés, on ne sait plus où se niche la vertu .) Et "le plaisir peut se vivre sans le moindre intervalle de mélancolie."

Pourquoi faut-il que Katia donne un rendez-vous secret à Franck ? Est-il impossible de trouver trois êtres parfaits. Est-ce pour cela que les Cathares n'allaient que par deux ? Franck l'espère. "L'aisance autoritaire et douce avec laquelle Katia marchait sur les oeufs sans les briser donnait à Franck, en plus d'un sentiment d'admiration, celui d'être emporté par une force inconnue sur un parcours dont l'itinéraire tracé d'avance ne requérait de lui qu'une certaine souplesse..."

Toujours est-il que nous nous retrouvons dans une situation vieille comme le monde, disent les chansons et les poèmes. Par les monts et par les plaines s'en allaient deux compagnons : l'aubergiste avait une fille... Un jeune homme aime une jeune fille, qui en a choisi une autre : et son coeur se brise en deux. On ne dit pas si le coeur de Boris se brise, mais d'amour et d'amitié il en prend un sacré coup. Ou plutôt, il est déçu par le manque de qualité. Katia revient à lui, et rien n'est plus pareil. Boris se balance au bord d'un toit. Boris disparait avec style. Les deux autres s'installent ensemble, Katia donne dans le regret. Elle rêve que Boris s'est jeté du toit. "Les images de la nuit possèdent une lumière si éclatante qu'elles obligent à fermer les yeux. Franck demanda plusieurs fois à Katia de lui raconter son rêve. Boris riait disait Katia."

Je ne sais si c'est exactement ce que l'on appelle un roman d'"apprentissage". Il traite du passage entre le moment glorieux où tout est encore possible, où l'on ne sera jamais comme personne, et le jour d'après, il ressuscite les plaisirs puérils du bonheur et de la liberté, qui meurent de vieillesse si vite avant l'âge. Quelque chose, au fond, comme la vieille histoire de la chute : Adam et Eve, à la porte du Paradis terrestre, parce qu'ils ne se sont pas aperçus que le serpent était leur seul ami.

 

Michèle Bernstein


Jacques Bellefroid. Les étoiles filantes. La Différence. 134 p.


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