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Le Devoir de Montréal - Entretien avec Jacques Bellefroid


La Jouissance de l'intelligence

Guylaine Massoutre, (à propos du livre : L'agent de change)
 

" En lisant Bellefroid, cette déclaration devient éclatante. L'intelligence y touche le vertige "

 

    Qu'auriez-vous pu être, Jacques Bellefroid, dans la vie? Professeur, médecin, architecte, politicien, banquier comme votre père? Sûrement n'importe lequel de ces métiers vous aurait été comme un gant. Mais voilà. Dès l'enfance, vous saviez que vous seriez écrivain.
Votre vocation, si on vous en croit dans votre autobiographie Le Voleur du temps (1987), a débuté avec l'écriture du mot «merde», appliqué dans le lieu d'aisance à sa juste place. Ce fut votre première volupté littéraire. Vous découvriez alors l'insolence capable de déclencher des foudres. Celles de l'autorité, puisque, après tout, votre graffiti pouvait être pris pour ce qu'il était: une déclaration de guerre à l'école.
Ce grave petit fait, somme toute inoffensif, allait entraîner votre existence. Né à Lille en 1936, vous avez été refoulé, vous et votre famille, à Nantes par la guerre. Vous avez vu les ruines, la désolation, les morts. Singulière et traumatisante expérience de l'ordre, bâti sur les plus grands désordres. Or il existe des enfants nés philosophes, capables de prendre clés vacances de ces paradoxes dont le sens leur échappe. La découverte de l'école buissonnière vous fit arpenter les marges des règles, des devoirs accomplis. Quelle jubilation de sentir le désir, le temps, le paradis dans l'instant, l'envers de ce que les autres, les normatifs, appellent «la réalité»! Et ce pli, par-dessus ce qu'on vous invitait tant à être, vous est resté.


Le pouvoir des mots

Jacques Bellefroid, accompagné de son épouse, la romancière d'origine mexicaine Vilma Fuentes, vient de passer quelques semaines à Montréal pour y présenter son dernier roman, L'Agent de change. Il y a rencontré des lecteurs et des étudiants, tout en poursuivant de sa plume un dialogue littéraire qu'il mène depuis ses premiers textes, publiés à la NRF en 1957. Son prochain livre sera un essai, somme d'une vie entièrement consacrée à la littérature.
Être écrivain, explique-t-il, comporte une large part d' « immatérialité », un positionnement privilégié pour vivre plus intensément «Dans L'Agent de change, mon personnage vit l'étonnement, qui est le premier pas de l'intelligence et de la pensée. Tout est étonnant, à commencer par la plus étonnante des choses: qu'on soit vivant. Cet étonnement n'est pas celui de la conscience malheureuse. A la question "Qui est là?", celle gui pose l'énigme de notre existence, on peut passer sa vie à chercher la réponse, sous la forme "Qui suis-je?"— la question de Breton au début de Nadja —, ou encore "Qui va là?" — celle de la sentinelle au début de Hamlet Ce sont des questions essentielles, auxquelles on peut donner des fragments de réponse.»
Ces fragments de réponse, un romancier les dissémine à chaque publication. Dans L'Agent de change, la femme du personnage principal, qui développe toute une stratégie pour échapper à la folie qui le guette, accepte, par amour, de partager le plaisir qu'il y trouve. Ils basculent ensemble dans le rêve. La meilleure lectrice de Bellefroid, Vilma Fuentes, a reconnu, à la lecture du roman, une variation sur le thème d'Adam et Eve.
Ce désir de vivre «plus intense, plus fou, plus démesuré {...} ne signifiait finalement rien d'autre que de vouloir ajouter aux misères et aux délices de la vie une jouissance renouvelée par le pouvoir des mots», écrivait Bellefroid à propos de sa nature d'écrivain dès l'enfance. On comprend, à le lire et à l'entendre, sa jubilation d'adulte: la liberté de l'écrivain qui s'inscrit dans une tradition d'écriture, elle-même à distance de la loi commune, crée un rapport à l'autre dont le meilleur symbole est la bouteille à la mer. La littérature, parole de l'ailleurs, est par nature imprenable et imprévisible; lorsque cette bouteille parvient au lecteur, elle s'avère aussi énigmatique que le rire, cette connivence entière du corps et de l'esprit. Et Bellefroid de citer Hölderlin: «Le roi Œdipe a un œil de trop, peut-être.» Ou encore, l'épigraphe de son dernier livre: «Le fou est l'homme qui a tout perdu, sauf la raison», de Chesterton.
Le fou aurait-il raison?
L'Agent de change illustre bien la fantaisie drolatique et le sérieux — mélange d'identités potentielles et d'une connaissance approfondie de la littérature — qui fait le caractère apparemment enjoué, mais finalement secret, de Jacques Bellefroid. Car derrière l'amateur de paradoxes, bien énoncés dans une langue classique, se cache un observateur impitoyable de la réalité ordinaire. L'agent de change, cet être rationnel, peu rêveur, enquête à propos d'une délicieuse incongruité. Parce qu'il s'entête à voir le monde sous le jour de son obsession, sans couper les liens, bien au contraire, il démasque la folie d'autrui. L'histoire, irrésistiblement comique, vire à la folie douce, en soulevant des pans mi absurdes et mi allégoriques. On pense à Ionesco et à Michaux ou, chez les jeunes auteurs, à Eric Chevillard qui, dans ce genre, ont poussé loin ensemble l'art et la logique.
La folie est tout près. «Nous croyons tous voir la même chose. Mais ce n'est pas si sûr. À partir du moment où les certitudes basculent, tout est pris d'un mouvement tremblant. La fragilité apparaît. Logent de change perd de vue les repères sur lesquels chacun base son existence. S'il y avait un envers des choses? C'est ouvrir la porte à un terrain dangereux. Ce qu'il y a de redoutable serait de tomber sous le coup de la logique psychiatrique.» Plus fort que l'angoisse d'être malade, ce personnage ambigu éprouve une joie intense devant ce qu'il découvre. Sa bizarrerie ne le prive pas de la raison, faute de quoi il pourrait basculer dans sa névrose. «De tous les personnages qui circulent dans ce livre, l'agent de change est peut-être le moins fou. L'ironie est souvent de son côté. Je me suis inspiré d'un jeune homme schizophrène de mes relations; il parle très peu,, mais, dans une soirée, je ne l'ai jamais entendu dire une sottise. Quand il prend la parole, c'est pour tenir des propos percutants.»


La vraie vie de l'ailleurs

Se pourrait-il que nos repères ne soient qu'un vaste système d'aveugle, comme le soutient Bellefroid? Est-ce pour cette raison, par
Exemple, que les tableaux offrent des perspectives fascinantes et troublantes sur la vie réelle? La littérature tenterait elle de rejoindre cet ailleurs? «La lecture a comme espoir de voir beaucoup mieux que nous ne voyons d'ordinaire. Un grand texte m'apporte une lumière sur des choses que je ne distinguais pas très bien par moi même. On est enchanté de voir mis au jour ce qui n 'était pas sous le projecteur.» L'écriture rejoint ainsi quelque chose de caché, comme la faute originelle.
L'œuvre de Bellefroid montre que personne n'échappe au regard d'autrui. Loin d'être une fuite, la littérature exige de l'auteur qu'il s'expose au plus vrai. Dans Fille de joie, un personnage comprend soudain, en regardant des toiles peintes par Hitler, qu'une certaine représentation mène tout droit au crime. L'écriture tente de voir ce que les choses sont et non ce qu'eues paraissent: «Charlus, chez Proust, est plus vivant que Robert de Montesquiou. Les clones sont parfois plus réels que les vivants. »
Bellefroid a un humour prodigieux. On l'a comparé à Swift. II est vrai qu'il raconte mille anecdotes avec une intensité qui rend le moment présent vivant et sa perception d'autrui sensible. De plus, son écriture a pour qualité la limpidité des contes d'enfant «Ce que je préfère, c'est raconter l’histoire la plus aisée à suivre et la charger de sens pour développer l'imagination. Il peut y avoir dans une histoire simple une charge de pensée aussi profonde que dans une philosophie savante.» L'activité futile et marginale de l'écriture, sous sa gouverne au centre de l'existence, supporte le poids réel des choses: «la poésie n'est qu'un jeu. C'est le plus dangereux de tous les jeux, disait Hölderlin.» En lisant Bellefroid, cette déclaration devient éclatante. L'intelligence y touche le vertige.

L'Agent de change. La Différence. Paris, 2000,173 pages.
Fille de joie, La Différence, Paris, 1999, 495 pages. Folio.
Les Étoiles filantes (1984), Folio, 2001.
Le réel est un crime parfait, monsieur Black (1985), Folio, 2001.



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