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Le Monde
Lettre à Georges Sebbag à propos des
« Barbarians » et de la mort d’Ilan Halimi
Février 2006
 

Cher Georges,

 

En reposant le combiné du téléphone j'ai pensé que par écrit nous parviendrions peut-être moins mal à trouver les mots que nous cherchions. D'où ce post-scriptum, même s'il arrive après des paroles échangées de vive voix plutôt qu'après un écrit.

Certains mots ne conviennent pas, ce sont des maladresses, mais d'autres mots sont carrément des stratagèmes de langage. Edulcorer, travestir, gommer, les mots peuvent aussi servir à cela.

Ce qui devrait importer serait de trouver les mots qui conviennent aux choses qu'il s'agit de nommer. Pour peu qu'une polémique s'engage, ce principe perd toute importance ; le vocabulaire devient une arme parmi d'autres. Dans la guerre, les premières victimes ce sont les mots, leur sens et leur usage.

Aujourd'hui, ici, par ces « temps de paix », devant les actes accomplis par certaines bandes, avoir recours au vocabulaire traditionnel de la délinquance peut vite devenir une manière douceâtre d'affadir la réalité des faits, en empruntant même aux temps de guerre certains des procédés techniques du camouflage.

Tout a peut-être commencé dans les collèges et les lycées. Devant l'irruption de violences terrifiantes, sans aucune commune mesure avec ce qu'on aurait pu attendre d'un chahut de potaches, certains professeurs, chargés pourtant d'apprendre aux enfants les premiers fondements du langage, n'ont rien trouvé de mieux que de se retrancher courageusement derrière une trouvaille sémantique. A défaut d'une réaction mieux adaptée aux défis lancés par des actes criminels, ils ont brandi l'étendard d'un concept nouveau : les « actes d'incivilité ». Pouvoir des mots, force tranquille de la désignation : un violent violeur devenait subrepticement un jeune élève qui avait peut-être manqué d'assiduité aux cours d'instruction civique. Civisme, incivilité, le tour de passe- passe terminologique avait suffi pour anéantir le péril ; le sommeil des bonnes consciences pouvait reprendre, à l'abri d'une falsification lâchement accomplie.

De trouvaille en trouvaille, la langue s'est enrichie.

Elle a même donné naissance à une langue nouvelle : le politiquement correct.

Parler de « jeunes » est une insulte à toute la jeunesse, mais elle a fait fortune car elle permet d'enrober de miel quelques uns d'entre eux, les seuls à être vraiment nuisibles.

Parler « d'incivilités », expression aussitôt devenue d'usage courant, c'était faire usage d'un terme habile, volontairement inadéquat, mais cela entamait le premier pas vers la dénégation, bientôt suivie du mensonge avéré.

Parler de « tournante », c'était presque laisser entendre qu'il s'agissait d'une sorte de danse, un peu rapide, très valsée. A se demander s'il ne fallait pas féliciter les intrépides qui couraient le risque d'attraper le tournis.

Parler de « racisme ordinaire » de « banalisation », c'était refuser de voir, de nommer, et finalement se satisfaire du silence sur le pire.

Parler « d'antisémitisme par amalgame», c'est maintenant évoquer l'histoire, faire référence à un passé, alors que la bande visée par ces mots n'a pas la moindre notion d'un quelconque rudiment d'histoire et ne connaît même pas la signification de cette périphrase trop savante pour leurs aptitudes. Ils doivent imaginer que l'antisémitisme est un médicament, et l'amalgame une nouvelle marque de chewing-gum : la malgame. Eux, ils parlent de  feujs, de  kiffer, de meufs, de keufs, de shit, de thune , et de haine. Cette dernière, la haine, est si présente qu'elle est peut-être la seule à se dire sans le détour du verlan.

Ils parlent surtout une autre langue, beaucoup moins sophistiquée que le verlan : celle des coups. A peu près aussi violente que les jets des tags qui frappent les murs et les rames de métro, griffés à coups de cutters ou cravachés à coups de marqueurs. Un tag signifie qu'il n'y a rien d'autre à signifier que le refus des mots, l'éradication du langage, et l'envahissement de l'espace par le rappel constant d'une menace. Nous sommes là, partout, mais nous n'avons pas les mains vides : cutters, marqueurs, barres de fer à l'occasion, nos mains peuvent même se fermer comme des poings. Le tag, illisible parce qu'il n'y a rien à lire, intraduisible parce qu'il n'y a aucun mot à traduire, transmet pourtant un message clair : je cogne. C'est l'agression du vandale (pardon, de l'artiste, selon l'appréciation d'un ancien ministre de la culture) premier signal de l'avenir radieux d'une imminente destruction universelle : « No future. ».

Ainsi, deux langues nouvelles se partagent le territoire dans un dialogue de sourds : d'un coté, le politiquement correct, qui ne veut ni voir ni entendre, de l'autre, les cris tonitruants, les coups indélébiles, les flammes, très visibles.

Alors, avec quels mots nommer la chose ?

Bien sûr qu'il y a racisme, antisémitisme, gangstérisme, incivilités, ainsi qu'une série d'autres crimes et de délits prévus par le code civil. Mais ce vocabulaire est précisément celui du code, dont les analphabètes ne connaissent pas le premier mot et dont ils refuseront toujours de comprendre le moindre article. C'est pourtant ce lexique de l'état de droit, qui est (qui était ?) le nôtre, et que nous sommes tenus d'utiliser. C'est aussi celui qu'emploie le plus souvent les commentateurs, en soupesant chaque mot, parce qu'ils répertorient la nomenclature des crimes qui tombent sous le coup de la loi. L'analyse se résume alors à la désignation légale du crime, à son évaluation, et à l'examen de la peine encourue par celui qui en est reconnu coupable. C'est l'objet des procès.

Est-ce que cela suffit pour nommer la chose ?

Oui, au regard du discours de la loi.

On est pourtant loin du compte. C'est que la loi n'a pas prévu le crime d'imbécillité, le délit d'ignorance, le forfait d'analphabétisme, de même que les concepts de pur salaud, crapule, bête enragée, sont expurgés des articles du code. Ils manquent. Le non-dit est un gouffre de silence.

Et s'il y avait un extrémisme plus extrême que l'extrémisme, et plus déroutant ? Celui du vide absolu. Aucun repère, à l'exception de quelques images, films pornos ou journal télévisé, (pornographie des désastres). Quelques dieux, généralement des tueurs. Une seule divinité : la « thune ». Et voici le pire : comme la nature a horreur du vide, ce vide est plein de haine.

Ce sont des « barbarians ».

Mieux encore : « Brain of barbarians ». On croirait entendre le nom d'un nouveau groupe de rock ou le titre d'un album de rap. En français, le mot « cerveau » risquait malgré tout de déclencher des rires. Peu vendeurs, pour des obsédés du hit-parade et des « tubes ».

Les mots : barbare, sauvage, rebelle, ne conviennent pas mieux : ils pourraient laisser croire qu'une étincelle brûle encore dans ces regards de lumière morte.

Comment nommer cela ?

 


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