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Le Monde

Les Mots et les Images
 
 

Personne ne s'en est avisé, mais la polémique déclenchée par l'impétueux Nicolas S. (Ministre d'Etat, Ministre de l'intérieur) est d'abord une polémique linguistique. En France, la seule chose qui compte est celle des mots. Ne dites pas « racaille » ne dites pas « kärcher » sans prendre le temps d'écouter l'écho de ce que vous dites. Ce pays est décidément un pays d'écrivains. De poètes. Les mots, il n'y que cela qui importe dans une tribu de littérateurs. Jean-paul Sartre l'avait si bien compris qu'il en avait fait le titre d'un livre. Les mots. Le prix Nobel n'avait pas tardé à suivre, juste récompense pour un livre aisé à comprendre, accessible, une oeuvre populaire en quelque sorte, qui avait le mérite de toucher au coeur le plus profond du pays : les mots.

Combien de voitures auront été brûlées à cause du seul mot de « racaille » ? Saluons les exégètes qui ont répondu à leur manière à l'apostrophe insultante. Au moins ont-ils manifesté qu'ils écoutaient. On préférera toujours un lecteur attentif, capable de pousser le commentaire de texte jusqu'à l'insurrection, à un lecteur indifférent ou passif. L'insurgé répond. Il est vrai que si la réponse est inscrite dans le contenu d'une bouteille de cocktail Molotov, cette rupture du vocabulaire peut surprendre un ministre plus à l'aise avec les phrases, les discours, les interviews, les micros et les caméras, qu'avec les possibilités d'une boite d'allumettes. L'échange n'en est pas moins signifiant. Mais la signification la plus évidente des quelques semaines de violences urbaines est peut-être celle-ci : à des mots prononcés il n'a pas été répondu par d'autres mots, il a été répondu par des actes, aussitôt traduits en images, filmées et répercutées par toutes les chaînes de télévision, nationales d'abord, puis mondiales. Et quelle image plus frappante, plus spectaculaire que celle d'un incendie ?

Certains ont évoqué « mai 68 ». C'est pourtant tout le contraire qui s'est passé. 68 avait d'abord été un déferlement de la parole : tracts, bulletins, mots d'ordre, slogans, affiches, inscriptions murales, discours, meeting, tribunes et tribuns, où, dans un déluge de mots, chacun parlait à chacun, en pleine rue, à tous les carrefours, au milieu des manifestations, dans l'effervescence d'un tutoiement général et d'une étrange fraternisation éphémère.

Aujourd'hui, les mots ont laissé la place aux images, et l'on peut dire sans trop risquer de se tromper que l'une des motivations principales des jeunes incendiaires était la certitude qu'ils avaient de voir le soir même à la télévision le spectacle de leurs performances. Bref, ils voulaient aussi, ils voulaient peut-être surtout, passer à la télé. Ils y sont parvenus au-delà de tout calcul prévisible.

Pour autant, un grand silence accompagne ce vacarme. Où sont les paroles de colère, de revendication, qui soutiennent en principe une insurrection ? Il semble bien que ces paroles soient restées du coté des professionnels. Ce sont eux que l'on entend aujourd'hui. Les politiques, les experts, les journalistes, précipités dans le vide laissé par ce silence, où chacun y va de son interprétation selon ses préférences ou ses préjugés.

C'est ici que s'est développé une autre bataille. Après les voitures brûlées, les mots ont pris feu à leur tour. (On se croirait chez le pompier de Ionesco : « Tout prit feu…») Qu'un auteur quelconque interrogé par un journaliste réponde d'un mot ou d'une phrase qui déplaise à une partie des lecteurs et le voilà traîné devant les tribunaux. Le délit de vocabulaire vient de prendre en France une extension judiciaire qui ferait sourire Baudelaire, condamné pour quelques vers, ou Flaubert, condamné pour Bovary, convaincus qu'ils étaient l'un et l'autre qu'on n'arrête pas le progrès…de la bêtise. Aujourd'hui, devant une opinion contraire, il ne faut pas contredire, il faut porter plainte. Les magistrats feront justice. Cela promet un siècle de grandes lumières !

La surveillance du vocabulaire ne saurait se concevoir sans la perspective de la punition. Il faut songer à rouvrir le bagne de Cayenne. Le climat tropical des plages, la rusticité des baraquements, devraient convenir à la rééducation des mauvais auteurs. Pour un mot incorrect, une phrase déplacée, un lapsus, un dérapage verbal, enfin l'une de ces saillies obscènes des scribouillards frénétiques, que les doctes et les censeurs hésitent à mettre sur le compte de la pulsion délirante, de l'alcool, ou d'une ignominie foncière, il convient de prévoir un séjour à l'île du diable, si bien nommée. Là, l'exotisme aidant, et le régime sévère, pourraient peut-être blanchir les mots , comme on le dit de l'argent sale. La peine de mort ayant été abolie, reste le bagne rééducatif, mission en quelque sorte humanitaire. Qui sait si, à la fin du séjour, les mauvais auteurs, repentis, n'imiteraient pas le célèbre Papillon, auteur recommandable, politiquement très correct, et, qui plus est, gagnant d'une espèce de gros lot à la loterie des best-sellers.

Voici une première liste d'individus qui n'auraient jamais dû être interné ailleurs qu'à Cayenne :

Baudelaire, Céline, Aragon, Claudel, Voltaire, Lautréamont, Saint Jean de la Croix, Sade, Shakespeare.

La liste de leurs méfaits va suivre ; elle n'est pas difficile à établir ; il suffit de puiser des citations dans leurs livres.

Jacques Bellefroid

Paris, Décembre 2005.

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