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Le Monde des Livres - Critique littéraire de Pierre Lepape
La Vie en Fuite - Fortunes et infortunes conjugales
Un couple qui rompt pour ne pas se séparer : c'est le Voyage de noces,
de Jacques Bellefroid.
 

« Le seul reproche qu'on puisse faire à Voyage de noces est d'être trop brillant. La virtuosité de l'auteur, ses dons si éclatants d'écrivain, opèrent une telle séduction qu'ils pourraient oblitérer ce que la réflexion de Bellefroid a de dramatique, d'angoissant même parfois : le charme du philosophe est encore une manière de poser des questions. »

 


    Jacques Bellefroid cultive un genre éminemment français : le conte moral. Pour mille raisons, dont la moindre n'est sans doute pas l'abaissement du niveau culturel moyen des écrivains français, le conte moral n'est plus guère à la mode : trop difficile.

Pour écrire un livre aussi brillamment réussi que Voyage de noces, il faut en effet pouvoir réunir un faisceau de qualités rares et contradictoires. D'abord une extrême rigueur : pour ne tourner ni au pépiement métaphysique ni au feston intellectuel, le discours de l'auteur doit observer des règles de construction monacales, s'amputer de tous les développements superflus et séduire par sa concision et sa densité.

Voyage de noces est à cet égard exemplaire : le livre est tracé avec l'austérité d'une épure d'architecte. Quatre parties : "Chambres", "Cuisine", "Salons", "Escaliers" - qui sont aussi les lieux où se situe l'action, - et, à l'intérieur de ces parties, de courts chapitres, minutieusement bouclés à la manière de nouvelles. Aucun espace n'est abandonné au hasard ou aux pentes naturelles où pourrait entrainer le plaisir d'écrire. C'est le règne de l'ordre.

Mais l'ordre n'est évidemment qu'ennui s'il n'encadre que lui-même : la rigueur racinienne ne vaut qu'en ce qu'elle enferme dans une marmite infernale des passions chauffées à blanc. Chez Bellefroid, les allées tracées au cordeau servent de théâtre à des jeux d'une fantaisie débridée et souvent irrésistible : dialogues paradoxaux, acrobaties logiques, variations légères sur les vanités sociales et sur la cruauté de ceux qui s'y adonnent, digressions subtiles, graves et enjouées sur la langue et sur la création, sur la liberté et sur la mort, sur la vérité et sur le mensonge : la leçon de Diderot n'a pas seulement été bien apprise et bien retenue.

Katia et Franck, les deux personnages principaux de Voyage de noces, savent que leur couple ne survivra pas à l'usure des habitudes, à l'érosion feutrée et confortable du quotidien, au ballet trop bien réglé des fêtes intimes et des petits bonheurs douillets. Tout l'humour et toute l'attention du monde n'y peuvent rien.

Perdre l'ancien bonheur

      Afin de ne pas se séparer, ils décident donc de rompre : de tout quitter pour se donner une chance de ne pas se quitter. Ils entreprennent de partir, de faire un vrai voyage : non pas une de ces boucles à l'issue de laquelle on retrouve son point de départ, après avoir passé le temps en dévorant de l'espace, mais un voyage sans retour et sans but.

Pour matérialiser cette rupture, ils font le vide, ils vendent un à un les objets et les meubles qui constituaient leur décor quotidien, la rassurante prison de leur vie commune ; ils vident leur intérieur, dans tous les sens du terme, afin de ne plus conserver que ce précieux vide qu'est leur liberté.

Et, avant de partir, dans leur appartement désert, ils organisent une fête à laquelle ils convient tous leurs amis afin que ceux-ci partagent leur crainte et leur joie : "ils aimaient pourtant l'un et l'autre l'endroit où ils avaient vécu, où les jours et les nuits, les heures propices, avaient déroulé leurs spirales, les entrainant dans le mouvement immobile du temps, et rien n'était plus éloigné de leur pensée que le dégoût, cette lassitude qui s'empare de l'esprit après un trop long séjour au même endroit, non, ce qui les soulevait était un autre désir, plus mystérieux, plus grave, celui d'un voyage pour lequel il leur semblait nécessaire de risquer le plus possible avant même de l'entreprendre."

"Ils étaient joyeux de perdre leur ancien bonheur, leur bonheur présent, pour le jouer sur un chiffre inconnu, dans une partie à venir."

L'argument, on le voit, est simple. Simples aussi sont les caractères : les petits tas de secrets qu'on nomme communément "psychologie" n'intéressent pas Bellefroid. Les noms de ses personnages suffisent à indiquer leur fonction dans la comédie sociale : Grenouillot, Phrasier, Méninger. Les rôles étant ainsi distribués, on peut aller immédiatement à l'essentiel et pénétrer dans le vif du sujet : on ne gagne jamais sa vie qu'en prenant le risque de la perdre.

Le seul reproche que l'on puisse faire à Voyage de noces est d'être trop brillant. La virtuosité de l'auteur, ses dons si éclatant d'écrivain, opèrent une telle séduction qu'ils pourraient oblitérer ce que la réflexion de Bellefroid a de dramatique, d'angoissant même parfois : le charme du philosophe est encore une manière de poser des questions.

Pierre Lepape, Le Monde des Livres

Voyages de Noces de Jacques Bellefroid, La Différence 200 p.


Article du monde original au format PDF  

 

 


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